1)Une situation au travail
Loïc, Franck et Alain sont trois collègues de travail qui s’entendent très bien depuis plusieurs années. Ils ont l’habitude de manger ensemble à la pause déjeuner et partagent souvent des discussions personnelles et professionnelles.
Un midi, pendant le repas, Franck revient une nouvelle fois sur un sujet récurrent : ses difficultés avec sa hiérarchie. Il exprime son mécontentement, son incompréhension, et se plaint du comportement de son chef. Loïc et Alain connaissent déjà bien cette histoire, car Franck l’évoque régulièrement.
Malgré cela, ils l’écoutent attentivement et cherchent à le soutenir. Loïc, qui a des connaissances en communication, adopte une posture calme et constructive. Avec Alain, ils tentent d’aider Franck à élargir son point de vue, en lui proposant d’autres lectures possibles de la situation.
L’échange semble se dérouler correctement, mais Franck reste sur ses positions. Il ne formule pas de besoin clair et ne cherche pas réellement à explorer des solutions. Il continue surtout à répéter son ressenti négatif et laisse entendre qu’il compte durcir son comportement envers son chef.
À la fin du repas, Alain quitte le groupe. Franck et Loïc se retrouvent seuls et Franck poursuit ses explications, en restant dans une posture de plainte. Loïc continue de l’écouter, tente de le comprendre et cherche à l’aider à envisager d’autres options.
Loïc lui pose notamment une question orientée vers l’empathie et le changement de perspective :
« Que ferais-tu si tu étais à la place de ton chef, et que ton collaborateur se comporte comme tu le fais ? »
Soudain, Franck s’énerve. Son ton change brutalement et il lance à Loïc, de manière tranchante :
« J’en ai marre que tu me rabaisses. De toute façon tu ne connais pas la situation. »
Loïc est abasourdi. Il pensait être dans une posture d’écoute et d’aide, avec tact. Surpris, il ne comprend pas cette réaction. Il s’excuse néanmoins d’avoir blessé Franck, sans savoir précisément ce qu’il a dit de mal.
Le lendemain, lors du repas, les trois collègues se retrouvent. Le sujet revient sur la table. Loïc raconte à Alain l’incident de la veille et explique qu’il a été agressé verbalement sans comprendre pourquoi.
Alain, étonné, se tourne vers Franck et demande à Loïc pour quelle raison il aurait provoqué cette réaction. Loïc se défend, affirmant qu’il n’a rien dit de plus que ce qu’ils avaient déjà dit ensemble à Franck le jour précédent.
Franck, quant à lui, reste relativement passif dans cet échange et ne semble pas chercher à clarifier le malentendu. Il réaffirme simplement qu’il en a marre de la situation avec son chef.
Peu à peu, une tension s’installe entre Loïc et Alain, alors que Franck reste centré sur son problème initial. Le repas devient une scène de désaccord où chacun tente d’interpréter ce qui s’est joué, sans que Franck ne prenne réellement part à une résolution.
2) Analyse psychologique plus précise
A) Ce qui se joue réellement : la frustration émotionnelle de Franck
Franck est en stress accumulé. Et surtout, il est dans une plainte répétitive, ce qui suggère une boucle mentale : rumination + sentiment d’injustice + impuissance.
Dans ce type d’état, la personne ne cherche pas forcément une solution. Elle cherche souvent :
- une validation émotionnelle (“c’est normal que tu sois en colère”)
- un allié (“ton chef abuse”)
- un exutoire
Or Loïc, même avec beaucoup de tact, fait quelque chose de très “logique” : il l’amène vers la responsabilité et la prise de recul.
La phrase :
« Que ferais-tu si tu étais à la place de ton chef… ? »
est intelligente… mais elle contient implicitement un message dangereux pour quelqu’un en tension :
👉 “Peut-être que ton chef a raison.”
👉 “Ton comportement est peut-être problématique.”
Même si ce n’est pas l’intention, c’est souvent ce qui est reçu émotionnellement.
Donc Franck vit ça comme une attaque identitaire : il ne se sent plus soutenu, il se sent jugé.
B) Analyse avec le triangle de Karpman
1. Franck commence en Victime
Franck se positionne clairement en Victime :
- il subit, il accuse son chef, il répète la plainte, il exprime de l’impuissance, il ne formule pas de demande concrète
C’est typique de la posture “Victime Karpman” : ce n’est pas une victime réelle nécessairement, c’est une position relationnelle.
2. Loïc et Alain deviennent Sauveurs dès le départ
Loïc et Alain entrent naturellement dans le rôle de Sauveur :
- ils écoutent, ils rassurent, ils proposent des solutions, ils essaient de le “faire évoluer”
Même avec une posture CNV, ça reste une posture de “réparateur”.
Et dans le triangle dramatique, le Sauveur entretient involontairement la Victime, parce qu’il lui envoie ce message implicite : “Tu n’y arrives pas seul.”
3. Le déclencheur : la Victime se sent invalidée
Quand Loïc propose le changement de perspective, Franck peut ressentir :
- qu’on minimise sa souffrance, qu’on remet en cause sa légitimité, qu’on le rend responsable de la situation, qu’on lui retire son statut de “celui qui a raison”
Or Franck semble émotionnellement attaché à ce statut. Donc le stress se transforme en colère.
4. Renversement brutal : Loïc devient Bourreau désigné
À ce moment-là, Franck bascule en accusateur : “Tu me rabaisses.” Et Loïc devient Bourreau.
C’est un mécanisme très classique : la victime ne supporte plus l’inconfort intérieur (honte, doute, impuissance), et elle projette ce malaise sur quelqu’un d’extérieur.
Loïc devient alors le réceptacle.
Ce n’est pas tant Loïc qui a été agressif : c’est Franck qui a eu besoin d’un coupable pour justifier sa tension.
5. Loïc bascule en Victime
Loïc ne comprend pas, il est surpris, il s’excuse. Il passe donc dans le rôle de Victime :
- confusion, culpabilité, besoin de réparation, injustice ressentie (“j’ai juste voulu aider”)
6. Le lendemain : Alain devient Sauveur de Franck… puis Bourreau de Loïc
Quand Loïc raconte l’histoire, Alain interprète à travers un filtre simple :
- Franck = victime (car “il va mal avec son chef”)
- Loïc = agresseur potentiel (puisqu’il a “dit quelque chose”)
Donc Alain entre dans le rôle de Sauveur : il veut comprendre et protéger.
Mais en questionnant Loïc (“pourquoi tu l’as agressé ?”), Alain contribue à installer Loïc dans le rôle de Bourreau. Et Loïc se retrouve à devoir se justifier.
7. Franck : gagnant du triangle
Le point subtil : Franck ne participe pas vraiment à la résolution, il reste impassible.
Ça peut être interprété comme une stratégie inconsciente de maintien du système :
- tant que Loïc et Alain se disputent, Franck n’est plus sous pression, et son rôle de Victime est confirmé.
Le conflit se déplace : au lieu de parler de son chef, on parle de “qui a agressé qui”. Donc Franck évite de se remettre en question. C’est typiquement ce que produit un triangle de Karpman “réussi” : il détourne l’attention du vrai problème.
Et vous comment auriez-vous réagit, si vous aviez été dans cette situation ?
Laurent MARTIN – Sophrologie, Thérapies brèves & Coaching professionnel
