« Je suis une petite fille de deux ans et demi. Installée dans le bac à sable du parc municipal, je joue tranquillement avec mon seau, ma pelle et mon râteau. C’est alors que surgit dans mon champ visuel un intrus de mon âge, qui louche avec concupiscence sur mon joli seau rouge.
Instinctivement, j’ai repéré son intention d’envahir mon territoire. Alors, j’enclenche le premier stade de la colère : je durcis mon regard. Si mon regard est suffisamment inquiétant, l’intrus devrait reculer. Mais s’il avance malgré tout, il me contraint à passer au stade deux : je vais pousser des cris d’intimidation. Il se peut que l’intrus soit également un malotru et que, passant outre ces sommations, il agrippe l’anse de mon seau en défiant mon regard. Dans ce cas, je me verrai dans l’obligation de déclencher le stade trois de ma colère : il prendra un bon coup de râteau sur le museau ! Et pan ! L’intrus recule en ululant.
Tout va bien. Il vient de découvrir la frustration (nous y reviendrons), et moi, j’ai efficacement défendu mon territoire, je peux reprendre mes jeux paisiblement. Mais c’est sans compter avec les deux mamans, assises sur un banc, à proximité et qui se ruent vers nous ! Que la mère de l’intrus vienne consoler son chérubin me paraît adéquat, il a bien besoin de réconfort. En revanche, je ne comprends pas pourquoi la mienne s’approche et me gronde. Des mots insensés et affligeants m’atteignent : «vilaine ››, « méchante ››, «pas faire mal ››, « gentil petit garçon» et (quelle horreur !) «prêter mes affaires››. Puis, joignant le geste à la parole, elle prend mon seau si chèrement défendu et le tend à l’intrus, instantanément consolé, qui s’en empare voracement et me guigne d’un œil triomphant. Ce que je ressens est épouvantable, affreusement cuisant, insupportable. Je saurai beaucoup plus tard que ces nouvelles émotions s’appellent la honte et la culpabilité. En attendant, dès le prochain après-midi au parc, j’aurai compris la leçon. Lorsqu’un intrus rampera sournoisement vers mon seau, je me laisserai dépouiller sans réagir, puis je pleurerai avec un désespoir convaincant. Et ô miracle, les résultats s’inverseront les mamans se précipiteront bien vers le bac à sable, mais avec des intentions différentes. L’intrus se fera arracher le seau et gronder par sa mère, qui, confuse, bredouillera des excuses à la mienne. Ma mère me rendra mon bien, avec des paroles chaleureuses et réconfortantes. Comme tous les jeunes enfants, je suis très intelligente et j’apprends très vite. Puisque cela marche mieux comme cela, je vais utiliser une tristesse feinte pour masquer ma colère et manipuler mon entourage. J’éviterai ainsi de ressentir à nouveau cette honte lancinante et cette poisseuse culpabilité tout en obtenant de bien meilleurs résultats. Ainsi, en guise d’éducation des émotions, j’aurai appris à refouler et à truquer mes émotions naturelles. »
« Emotions, mode d’emploi » Christel PETITCOLLIN
